mercredi 28 septembre 2016

Comment je suis devenu problématique

[Edit: ne vous fatiguez pas à laisser un commentaire pour dire "c'est terriiiiible, tu mets tou-te-s les NB dans la même panier, je ne le validerai pas. Et si vous laissez un commentaire pour m'expliquer comment je suis trop méchant, ayez l'amabilité de le mettre sous le bon article et pas sous mon témoignage d'agressions sexuelles, merci bien.]

C'est un article avec plein de trucs en vrac qui m'énervent, et encore j'ai essayé de ranger un peu, mais vraiment à me gonfle, alors pouet. Comme son contenu pourrait heurter la sensibilité d'autrui, je me permet d'emprunter le « TW : questionnement politique » que j'ai trouvé très approprié.

  • Visiblement maintenant FtM et MtF ce sont des termes transphobes, par contre, afab et amab, termes qui ne parlent que du genre d'assignation soit dit en passant, non. C'est magique.

  • Dire à des gens qui débarquent, se réapproprient les luttes trans en traitant les trans qui ont lutté pendant des dizaines d'année de sales binaires transphobes, d'aller se renseigner sur les luttes trans au lieu de dire n'importe quoi, c'est agiste.
  • Des personnes qui collaborent avec l'Inter-LGBT en piétinant le travail des associations trans viennent faire la leçon à des trans qui militent depuis des années, en les traitant de transphobes, alors qu'elles ont donné des bons points au PS pour leur projet de loi merdique. TOUT VA BIEN.

Dire « une personne assignée femme qui a une expression de genre féminine, qui utilise un prénom et des pronoms féminins et qui n'a aucune intention de transitionner, si elle se sent demi-girl, elle est trans », désolé (ou pas) mais ça n'a pas de sens. C'est exactement le « on est tou-te-s un peu trans » d'il y a quelques années, et c'est toujours aussi pourave. Vous n'avez visiblement aucune idée de ce que « transphobie » peut bien vouloir dire. Je pense que l'auto-définition a ses limites et que là ça va, on les a largement atteintes et dépassées. Soit cette personne n'a aucune intention de transitionner (et par transitionner je parle de transitionner socialement, pas de prendre des hormones ou de se faire opérer, je vous vois arriver pour me traiter de truscum), elle est cis. Soit elle est en questionnement (et je ne sais pas vous, mais quand j'étais en questionnement je n'allais pas expliquer la transphobie à des personnes qui la vivaient depuis des années). Au passage j'ai l'impression que maintenant, « en questionnement » c'est passé à la trappe et que certain-e-s poussent plutôt les gens à se créer leurs propres identités dans laquelle illes seront seul-e-s, ensuite on leur envoie des câlins non-oppressifs et puis voilà, démerde-toi avec ça.

Non en fait, dire que ton genre est « jaune », « blaireau » ou « froid » (véridique) ne veut pas dire que tu es trans. Déjà, le genre s'ancre dans le social. On vit dans une société binaire qui reconnaît le masculin et le féminin. À partir de là, on ne peut pas utiliser un mot qui veut dire quelque chose de précis, et qui est surtout un outil pour décrire des oppressions précises (le sexisme et la transphobie par exemple) pour en faire n'importe quoi. Une métaphore pour décrire ce que t'évoque ton genre ne s'ancre pas dans le social, personne ne va te refuser un job, t'agresser, te violer, tu ne vas pas être précaire parce que ton genre t'évoque une métaphore.

Expliquer que les trans non-binaires vivent des oppressions spécifiques par rapport aux trans « binaires » (hahaha) sans jamais être capable de donner un seul exemple d'oppression spécifique qui ne soit pas simplement de la transphobie, ça prouve ce que ça prouve hein.

Y'a aussi les non-binaires en mode « mon genre est plutôt masculin mais je ne suis pas un stéréotype de masculinité, alors je suis non-binaire », hé coucou, c'est le cas de la plupart des gens en fait ! Pour reprendre l'exemple du dessus d'une personne assignée femme qui se sent demi-girl, ça veut dire quoi ? T'as été assignée fille, mais en fait ton genre est 50 % féminin et le reste est « neutre » ? Mais enfin personne ne colle à 100 % aux stéréotypes de genre, pourquoi est-ce qu'il y aurait besoin de faire de ce constat une identité ? Je vois au moins 3 gros problèmes à ça :
  • ça laisse penser que, comme soudain c'est nécessaire d'en faire une identité, c'est en fait minoritaire de ne pas coller complètement à son genre assigné, ce qui est faux et contribue à renforcer les stéréotypes de genre.
  • des féministes ont depuis bien longtemps rendu ça visible, mais oui très bien, faisons comme si on venait de le découvrir sur tumblr. C'est une posture politique et pas une identité de mettre en avant le fait que le genre est un construit social.
  • vous squattez les luttes des personnes trans et vous vous permettez de venir dire que passer par un tribunal qui va nous demander d'être stérile pour changer d'état civil, au fond c'est un privilège de trans binaire.

En passant j'aimerais aussi rappeler que ça fait des années qu'on rabâche que chaque transition est unique, et que « trans » est un mot inclusif qui recouvre plein de manières de se vivre. Et en fait l'intérêt d'avoir un mot commun qui recouvre toutes ces façons de transitionner, c'est de trouver des choses qu'on vit en commun et de trouver ensemble des manières de lutter contre la transphobie. Du coup ces histoires de micro-identités qui se créent presque chaque jour, politiquement ça me dépasse. Ça fait longtemps qu'on sait qu'on est tou-te-s différent-e-s, bon c'est très bien, et qu'est-ce qu'on fait ensuite collectivement ?

Et alors ces gens qui se veulent trop « safe » et « déconstruits » et qui virent des personnes trans précarisées et isolées d'espaces trans dont elles ont vraiment besoin parce qu'elles sont « xenogenrephobes » (sous prétexte, au hasard, qu'elles ont demandé ce qu'une personne dont le genre est hibou et qui n'a aucune intention de transitionner -voir plus haut ce que j'entends par transitionner- vient chercher dans un groupe trans), en invitant plus ou moins subtilement à les harceler, vous foutez juste la gerbe, sortez de votre petit monde merdique de licornes et de paillettes et rendez-vous compte de la merde que vous créez et de comment vous n'êtes pas « safe ». Et puis allons-y, traitons des meufs trans féministes de TERF alors qu'elles sont déjà harcelées par des TERF, c'est cool, y'a pas de soucis. Sérieux les gens, collez vous un « TW » sur la tronche, vous êtes problématiques (lol).

Tant que je suis là à râler, j'ai envie aussi de parler de ces mots qui me filent des boutons : « safe » et « déconstruit » parmi tant d'autres. Ces mots que je vois tout le temps et qui ne veulent plus rien dire.

Safe


« Salut, je cherche un médecin safe », « cette personne n'est pas safe ». MAIS QU'EST CE QUE CA VEUT DIRE ??? Précisez ce que vous cherchez, enfin ! Est-ce que ça veut dire que tu cherches un médecin qui ne va pas te mégenrer ? Qui ne va pas te demander d'attestation psy ? Qui va mettre un « TW » avant de te poser une question foireuse ? J'ai vu je ne sais pas combien de personne dire « j'ai vu ce médecin, je l'ai trouvé safe », et ensuite quand la personne finit par développer ce qu'elle voulait dire par là, ça veut juste dire que la personne a évité de la genrer pendant la consultation, tout en posant 50 questions ultra intrusives et horribles mais sans avoir un ton agressif, et à côté de ça des gens arrivent en disant « ce médecin n'est pas safe » pour complètement d'autres raisons. Mais comme « safe » est un super mot qui permet d'inclure ou d'exclure quelqu'un de tout et n'importe quoi, comme « problématique », ben y'a pas besoin de développer, et on est bien avancé-e-s. (Au passage, ça m'énerve vraiment, parce que y'a des endroits où trouver des médecins, ne serait-ce que pour un renouvellement de prescription d'hormones qui ne te mette pas en danger en te prescrivant n'importe quoi, si ille a accepté de te voir, déjà, c'est franchement très compliqué. Alors le minimum de solidarité quand on utilise les liste de médecins qui existent, que des gens se sont fait chier à aller démarcher, et qu'on fait un retour dessus, c'est cool de pas juste résumer à « safe ou pas safe », et d'expliquer ce qu'on veut dire par là. Parce qu'on n'a pas forcément 50 choix de médecins, et que ça peut être très chouette pour les trans qui passent après de savoir si illes se sentent d'aller voir ces médecins et de pouvoir se préparer, de demander à quelqu'un de les accompagner, ou de décider de démarcher quelqu'un d'autre, etc. Et moi je vis dans un monde où à force je sais que je ne trouverai jamais un médecin qui sera à 100% parfait sur la transidentité, mais, comme beaucoup de gens, j'ai besoin d'aller voir des médecins parfois, ben j'essaie de mettre collectivement en place des stratégies pour que ça se passe le moins mal possible.)

Déconstruit


On se déconstruit dans le but de devenir safe. Comme safe veut tout et rien dire, et bien déconstruit aussi. Souvent on a l'impression que ça y'est, quand une personne est déconstruite, c'est fait pour de bon, c'est formidable, elle n'oppresse plus personne, elle est safe et n'est pas problématique. Jusqu'à ce que quelqu'un décrète que oula, cette personne a été problématique et/ou pas safe, alors paf, ça y est, elle est toute reconstruite et c'est la merde. J'ai présentement l'impression d'être un Shadock. Un jour j'ai vu une non-mixité qui se terminait par « et personnes déconstruites », j'ai trouvé ça vraiment formidable.
Moi je trouve qu'allié-e c'est bien plus pertinent comme terme, parce que, prenons l'exemple d'allié-e-s cis des luttes trans: 
  • on sait de quoi on parle (on parle des luttes trans)
  • on est allié-e de quelque chose, et pas «déconstuit-e» dans le vide sur tous les sujets 
  • on s'allie à quelque chose de précis (une lutte), à une place précise (d'allié-e), et on travaille à être un-e bon-ne allié-e, et pas à «déconstruire» on ne sait quoi autour de son propre nombril, alors qu'on est extérieur à cette lutte
  • on essaie de contribuer en tant qu'allié-e à une lutte, ce qui a pour but d'aider sur des points précis des personnes directement concernées par cette lutte, ce qui me semble être un but bien plus important que la «déconstruction» de sa petite personne.



Bref, voilà, je suis un vieux trans binaire je pense, de toute façon bon, je suis bi alors évidemment c'était sûr que j'étais binaire, et puis bon visiblement matérialiste c'est devenu une insulte aussi, alors ne réfléchissons par trop et balançons nous des seaux de paillettes non-oppressives à la tronche et tout ira bien.

8 commentaires:

  1. Je te rejoins sur beaucoup de choses, même si pas sur tout à 100%. Mais bref, ce que je retiens surtout, c'est ta rationalité et ton attachement à voir ce qui est constructif et ce qui ne l'est pas. Une phrase d'une vieille amie me revient : "bien faire, et laisser braire" ! Tu n'es pas seul à voir que des trucs partent en sucette ;)

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  2. Je suis d'accord avec toi sur de nombreux points ! C'est une bonne remise à plat des problèmes qu'on rencontre.

    Cependant, je trouve dommage que beaucoup de militant.e.s trans rangent tous les gens "non-binaires" / s'interrogeant sur la non-binarité dans une sorte de case paillettes/poneys/câlins/naïveté/arrivisme.

    Oui, il y en a, mais y aussi des gens qui prennent le temps d'écouter ce que tout le monde a à dire, et qui ont leurs propres raisons de se dire non-binaires.

    Par ailleurs, souvent, le xénogenre est moins une revendication qu'un élément d'identité. Enfin, de ce que j'ai vu.

    Bref, ça serait cool de ne pas ranger tous les gens dans les mêmes cases, d'un côté comme de l'autre. Je crois qu'un dialogue est nécessaire/serait profitable, d'autant qu'au final on a globalement les mêmes objectifs (il me semble).

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  3. Putain j'ai rien pané.

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  4. Yep. C'est un sujet d'importance et on y reviendra.

    Ce qui serait pas mal aussi, c'est de reconnaître que trans' ne "dépasse" pas le rapport social de sexe, voire le subit/réalise de manière encore plus brute quelquefois, et que donc, non, mecs trans et nanas transse, ce n'est pas (du tout !) la même vie, la même situation sociale, la même visibilité forcée. Un autre déni plutôt tenace chez nous.

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  5. Une question : pourquoi supposer que les personnes NB se revendiquent NB uniquement par rapport aux stéréotypes de genre ?

    En Californie, il y a la possibilité d'être légalement reconnu-e NB : cette possibilité est utilisée par au moins une personne intersexe http://www.nbcnews.com/feature/nbc-out/californian-becomes-second-us-citizen-granted-non-binary-gender-status-n654611

    Et concernant les interractions sociales, des fois on ne rentre pas tellement dans les cases femmes / hommes : Wittig a écrit "les lesbiennes ne sont pas des femmes", bell hooks Ain't I a Woman? : c'est bien que les positions sociales sont un peu plus complexes que ça. Après, on peut choisir politiquement de regrouper toutes les expériences, y compris celles de "t'es même pas une vraie femme", sous "femme", ou des fois de séparer, les deux n'étant pas mutuellement exclusifs.

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    1. Par pitié, laissez bell hooks en dehors de tout ça. La réflexion de bell hooks est liée à la question RACIALE et en rien à la non binarité. Ce qu'elle questionne en disant "ain't I a woman" c'est le fait que sa race ait quasiment effacé son genre, car alors que la bourgeoisie blanche prône un modèle féminin de douceur confiné dans l'espace privé, elle fait les femmes noires travailler tout autant que des hommes noirs, car ce qui les relie c'est le fait d'être noir, et les rends plus proches entre eux, indépendement de leur sexe

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  6. Je te copie ici le commentaire que j'ai mis dans un groupe FB consacré justement à la non binarité, suite à un partage de ton article

    Je vais surement me faire plein d'ennemi.es (mais me faire des ennemi.es, c'est ce que je fais avec le plus de brio, je crois !), mais...

    Ca me fait sérieusement chier d'avoir à donner raison à pas mal de trucs dans cet article... Mais très honnêtement, je peux difficilement faire le contraire avec un poil d'honnêteté.

    Parce que oui, des personnes trans binaires insultées à coup de "truscum" et de "terf" (!!) pour avoir énoncé les choses selon leur propre réalité, j'en ai vu pas mal (pas mal trop, honnêtement).

    Parce que oui, des personnes NB avec un passing cis tenter d'apprendre la vie à une personne qui se bouffe quotidiennement de la transphobie bien violente dans la gueule, j'en ai vu trop.

    Parce que oui, le fait d'interdire (littéralement) de s'appuyer sur des codes sociaux "féminins / masculins" à des personnes trans binaire qui ont FUCKING BESOIN de pouvoir faire valoir leur identité et oui, s'appuient sur les codes genrés de la société pour le faire, j'en ai vu.

    Alors non, je peux pas donner tort à tout.

    Et honnêtement, je lis surtout une foutue exaspération dans cet article, un raz le bol de se faire démonter la gueule. Que je comprends, très honnêtement.

    Alors ouais, il va bcp trop loin, alors ouais, nier les identités des personnes xenogenres, par exemple, c'est à gerber.
    Je suis bien d'accord.
    Prétendre qu'on ne se fait pas refuser un boulot "parce que notre genre est une métaphore" aussi, parce que oui, on se la bouffe aussi, la transphobie. Différemment. Mais on se la bouffe aussi.

    Maintenant ca serait pas mal, au lieu de juste crier "NB-PHOOOOOBE" et refuser même l'évocation de cet article, de réfléchir un poil à comment on en arrive à un clivage de plus en plus sanglant entre personnes trans "binaires" (j'aime pas ce mot, mais bref, au moins avec ce terme là tout le monde voit de quoi je parle) et personnes NB. Et de réfléchir aussi à NOTRE part de responsabilité dans le bousin.

    Parce que c'est bien, hein, de lutter pour les personnes NB (hello, je serais bien emmerdé de dire le contraire...), mais par contre, quand on en arrive à des situations du type :

    [personne trans binaire] : "Chouette, j'ai un visage de plus en plus féminin avec les hormones, mon passing s'améliore"
    [NB vener qui a le sens de la nuance et du contexte d'un caillou] : "Non mais faut pas dire "visage féminin", parce que tu vois, c'est NB-PHOBE, y a pas de visage masculin ou de visage féminin, ni d'habillement féminin ou masculin, oulala, t'es super problématique"

    (Je caricature un peu, mais en vrai, j'ai vu une personne se faire démonter la gueule sur Twitter parce qu'elle a dit qu'elle avait des mains "de mec", donc bon, je caricature à peine !! Sauf que pour un bon nombre de personnes trans, être PERCUES comme "masculin / féminine", c'est genre vital, pour éviter de se faire péter la gueule, ce genre de trucs bassement pratiques là...)

    Bah ouais, faut qu'on commence à se poser des questions sur la part de violence qu'on fait subir aux personnes trans "plus binaires".

    Alors oui, il y a des personnes trans "binaires" qui sont proprement infectes et discriminantes envers les personnes NB. Je suis d'accord, et ca me fait super chier.

    Mais cette violence, elle va dans les deux sens. Et c'est complètement faux derch' de refuser de voir la violence que nous on fait subir. 'fin "nous"... Des personnes NB, je veux dire.

    Et pendant qu'on se bouffe la gueule entre NB et personnes trans binaires, bah la transphobie continue de tuer, et tout le monde continue d'être joyeusement discriminé.e. Yay. On va faire changer le monde dans le bon sens, en se bouffant la gueule entre nous, y a pas à dire !

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